Frank Herbert avait ouvert Le Messie de Dune après le carnage. Soixante et un milliards de morts, quelques chiffres dans un dialogue, et le rideau se lève sur Paul dans son palais. Pas une seule scène de bataille. L'horreur venait de ce qu'on ne voyait pas.
Denis Villeneuve, lui, a décidé de tout montrer.
Ce que le trailer dit vraiment
Le trailer s'ouvre sur une conversation intime : Paul et Chani, un prénom pour leur enfant à venir. Ghanima si c'est une fille, Leto si c'est un garçon. Trente secondes de douceur, puis la bascule. Des Fremen qui colonisent des planètes, des champs de bataille jonchés de corps, une violence d'une ampleur inédite dans la saga.
Villeneuve décrit le film comme « un thriller, plus musclé, plus tendu » que les deux précédents. Il situe l'action 17 ans après Part Two, contre 12 dans le roman. Un ajustement qui justifie l'âge d'Alia, désormais incarnée par Anya Taylor-Joy.
Villeneuve parle du Messie de Dune comme de son livre préféré de la série, et de ce film comme « peut-être le plus personnel » de sa carrière. Ce n'est pas une déclaration de promo. Ça ressemble à une promesse.

Filmer l'invisible : le pari le plus risqué de la saga
Herbert avait fait un choix radical. Le Jihad n'est pas une aventure épique dans son roman. C'est une catastrophe qu'on contemple à distance, dans toute son obscénité froide. En refusant de le montrer, il forçait le lecteur à en mesurer le poids par l'absence. C'était du grand art.
Le problème : ce dispositif littéraire ne fonctionne pas à l'écran. Le monologue intérieur, le non-dit entre deux répliques, le lecteur qui comble les blancs avec son imagination, ça n'existe pas au cinéma. Villeneuve le sait mieux que quiconque.
Pourquoi ça peut être brillant
- Le cinéma montre : voir Paul ordonner des massacres et en lire le poids sur son visage peut être plus dévastateur qu'un résumé en voix off
- Rendre le Jihad concret, c'est lui rendre sa monstruosité réelle là où les chiffres abstraits laissent le lecteur indifférent
- Villeneuve a déjà prouvé qu'il comprend le propos anti-messianique : Part Two ne donnait aucun sentiment de triomphe
Pourquoi ça peut déraper
- Le spectacle de guerre peut rendre le Jihad « cool » au lieu de terrifiant
- Le public peut applaudir ce qu'il devrait questionner, et personne ne pourra l'en blâmer
- Transformer un huis clos politique en blockbuster d'action, c'est jouer avec le feu thématique
La ligne est mince. Très mince. Apocalypse Now montre la guerre du Vietnam sans la glorifier. Starship Troopers de Verhoeven a été pris au premier degré par la moitié de son public. Le risque existe : qu'une salle entière acclame ce que le film est censé condamner.
Brian K. Vaughan au scénario : un signal rassurant
Le générique du trailer révèle un changement majeur : Jon Spaihts, co-scénariste des deux premiers films, laisse sa place à Brian K. Vaughan. C'est la vraie information du jour, et elle est presque passée inaperçue.
Vaughan est le créateur de Saga, space opera familial sur fond de guerre galactique où chaque bataille se paie en deuil, en trauma, en enfance volée. Il connaît mieux que personne le coût humain d'un conflit à l'échelle de l'univers. Ce n'est pas un yes-man hollywoodien appelé en renfort pour muscler les dialogues d'action.
- Saga (avec Fiona Staples) : space opera sur le coût humain de la guerre, pas sur sa gloire
- Y: The Last Man, Paper Girls, Runaways : auteur habitué aux récits générationnels et aux personnages non manichéens
- Lost (saisons 3 à 5) : expérience des arcs narratifs complexes à long terme
- Premier scénario de long métrage à atteindre la production : il a quelque chose à prouver
L'ADN thématique de Saga et celui du Messie de Dune se recoupent de façon troublante. Ce choix de collaborateur suggère que Villeneuve cherche à ancrer le spectacle dans le drame humain, pas à l'en dissocier.
L'image change aussi, et ce n'est pas anodin
Greig Fraser, directeur de la photographie des deux premiers films, était indisponible. Il tourne The Beatles avec Sam Mendes. Linus Sandgren le remplace. Sandgren, c'est La La Land, mais aussi une maîtrise des lumières naturelles et des textures organiques qui colle parfaitement à l'ambiance plus sombre que promet le trailer.
Autre nouveauté : Villeneuve tourne en pellicule IMAX. Son premier film sur pellicule depuis Incendies en 2010. Les scènes de désert restent en numérique IMAX, qu'il décrit comme ayant une brutalité qui sert le cadre aride d'Arrakis. Pour tout le reste, la pellicule. La texture visuelle du trailer est plus crue, plus granuleuse. Ce n'est pas cosmétique : ça traduit la chute morale de l'Empire.
Le Dunesday
Dune: Part Three et Avengers: Doomsday sortent le même jour. Chalamet et Robert Downey Jr. ont eux-mêmes baptisé l'événement « Dunesday ». Dune a verrouillé les salles IMAX. Marvel devra faire sans écrans géants. L'ironie est trop belle : un film sur les dangers du messianisme sort le même jour qu'un blockbuster construit autour du retour messianique de Tony Stark.
Le Barbenheimer fonctionnait parce que les deux films visaient des publics différents. Là, Dune et Avengers chassent sur le même territoire. Les exploitants de salles oscillent entre l'excitation et l'inquiétude. On les comprend.
La vraie question, en attendant décembre
Villeneuve n'avait pas prévu d'enchaîner si vite. Il voulait faire autre chose entre les deux. Mais les images de Dune 3 le réveillaient la nuit. Quand un cinéaste dit ça d'un projet, il y a deux possibilités : soit c'est son chef-d'œuvre, soit c'est son Apocalypse Now à lui, avec tous les risques que ça implique.
Herbert avait rendu le Jihad terrifiant par l'absence. Villeneuve parie qu'il peut le rendre terrifiant par la présence. C'est un pari différent. Pas forcément moins courageux.
Réponse le 18 décembre.